L’écriture face à l’Histoire

C’est peut être comme cela que pourrait se définir le défi que représente un tel sujet. Quand l’on choisit d’écrire sur des faits réels, et ici éminemment historiques, l’on se sent assailli par une vague de responsabilités, un souci de “dire la vérité”. Quand, face au personnage d’Eichmann, l’on s’engage dans la bataille dramaturgique armé d’un simple carnet et d’un stylo, c’est un peu de David et Goliath qui se joue.
Et derrière lui Le sujet du 20ème siècle. Celui que l’on a tant appris à prendre avec des pincettes, et cela à juste titre.

 

Les heures passées en cours d’histoire, les documentaires visionnés grâce à un professeur qui dans une mission quotidienne tente de nous y sensibiliser, celle qui nous dépasse et qui nous semble à tort bien derrière nous. Des bribes,

peut - être pour quelques uns d’entre nous, de récits de grands-parents, qui dans notre jeune âge nous semblait “radoter” encore et toujours les mêmes histoires commençant par “à l’époque” ou “dans le temps”. Des commémorations solennelles, des chiffres bien plus grands, bien plus indigestes qu’un cerveau humain ne saurait en concevoir, le grenier de la très courageuse Anne, des suites numériques gravées à vie dans la peau des survivants, des bouts de films, des bruits de bottes, de radio Londres aux corps décharnés, d’uniformes rayés aux livres d’école passés d’élèves en élèves.

Tout cela mis bout à bout, et bien d’autres encore. Tout “cela” défile. Vertigineux. Angoissant même.
Alors comment écrire? Comment abolir ce mur, qui je le sentais bien nous séparait du sujet? Face à qui avions nous la responsabilité de “dire la vérité”?

De quoi avions nous peur? Où plutôt pourquoi avions nous peur de mentir?
C’était bien là, dans cette peur de “mentir” que résidait le problème. Comme si l’histoire, celle-ci ou une autre d’ailleurs, n’avait qu’une version. Calibrée, précise, immuable.
Nous avions pourtant bien “attaqué” avec Les Optimistes le sujet ô combien périlleux de la première guerre israélo-arabe de 1948, alors d’où venait cette paralysie de l’imaginaire face à Eichmann, et donc au nazisme?
La peur est bien réelle. Pour que l’Histoire devienne mémoire, elle doit nous appartenir quelque part.
Et je dois bien l’avouer, je sentais qu’elle ne m’appartenait pas cette histoire.

 

La distension du lien de cause à effet dans nos sociétés modernes était la condition sine qua non pour qu’un génocide d’une ampleur sans précédent puisse advenir. Le système qui a permis le crime administratif reposait sur la déresponsabilisation de l’humain à l’échelle individuelle, l’abolition de toute capacité d’analyse face à ses actes et donc de son obéissance absolue. Hil- berg dans son livre La destruction des Juifs d’Europe écrit:

“On doit se souvenir que la plupart des participants (au génocide) ne tirèrent jamais sur des enfants juifs ni ne versèrent le gaz dans les chambres à gaz... La plupart des bureaucrates rédigeaient des circulaires, concevaient des projets, s’entretenaient au téléphone et assistaient à des conférences. Ils pouvaient annihiler tout un peuple en restant assis à leur bureau.”

Nos sociétés sont le produit de ce système “moderne”.

 

Zigmunt Bauman dans son étude sociologique Modernité et holocauste écrit: “ L’anxiété demeure pratiquement entière devant le fait qu’aucunes des conditions sociétales qui ont rendu Auschwitz possible n’a véritablement disparu et qu’aucune mesure efficace n’a été prise pour empêcher ces possibilités et ces principes de produire d’autres catastrophes de même nature que celle d’Auschwitz; comme l’a récemment énoncé Leo Kuper, “l’État territorial souverain réclame, comme partie intégrante de sa souveraineté, le droit de commettre un génocide ou de

perpétrer des massacres génocidaires contre les peuples soumis à son autorité et l’ONU, en pratique, défend ce droit””.

 

C’était donc cela que nous reflétait le procès Eichmann. Au delà du procès même, c’était notre rapport à la mémoire de la seconde guerre mondiale et à ses liens indéniables avec notre présent, avec nous même et avec notre effrayante capacité d’obéissance et de dénégation, qui apparaissaient.
En partant de nous, comédiens, metteur en scène, auteurs, l’angle se définissait.

 

Il s’agit là, bien évidemment, d’un processus qui n’en finit pas de se dérouler, de se transformer. Tout comme pour Les Optimistes, nous passons tout d’abord par une phase de recherche, au niveau du procès lui même avec les 360 heures d’archives vidéos, les rapports rédigés par les interrogateurs d’Eichmann pendant les 9 mois qui ont précédés son procès, les livres comme Un rapport sur la banalité du mal d’Hannah Arendt ou l’essai sociologique Modernité et holocauste de Zigmunt Bauman, entre autres.

 

Cette phase de recherche en amont des répétitions nous permet de développer des axes de champs d’investigation à explorer avec les comédiens.
En parallèle du procès, c’est le rapport de la troupe à celui-ci et au sujet plus vaste de l’holocauste, que nous avons choisi d’explorer. Ne pas ignorer cette peur mais au contraire s’en saisir comme un matériau dramaturgique.

Il ne s’agit pas d’arriver en répétitions avec une pièce déjà écrite en bonne et due forme, car dans ce cas la dimension collective et tout simplement créative de notre processus disparaitrait, mais bien de dégager des pistes historiques,

socio-logiques, politiques et dramaturgiques.
Grâce à ce corpus de documents et de textes (certaines propositions de scènes déjà dialoguées seront proposées), nous pourrons débuter notre première étape de défrichage avec les comédiens, pour ensuite revenir à la table d’écriture et finaliser le texte afin d’entamer la deuxième période de répétitions.

 

Ce processus que nous avons déjà expérimenté pour Les Optimistes s’étend délibérément sur la longueur et est volontairement découpé. La maturation du texte et du spectacle en lui-même a besoin de passer, à notre sens, par un voyage en nous ou plutôt à travers nous, pour finalement être livré à un public. Et cela est long. Et notre patiente et notre humilité sont ici les rouages essentiels à son aboutissement.

Renouer avec une mémoire, en acceptant sa complexité n’est pas chose aisée, mais nous la pensons nécessaire, vitale, particulièrement en ce moment où les discours de haine sont tellement assourdissants que nos voix s’en retrouvent étouffées.

 

Tout comme nous nous sentons tous autant que nous sommes concernés et “responsable” du drame que vit le peuple palestinien depuis plus de 60 ans, nous nous sentons tout aussi concerné par la mémoire et les leçons que nous devons tirées de l’Holocauste.
Tout simplement parce que nous sommes humain, et donc responsable de ne pas reproduire et perpétuer de telles horreurs. Tout simplement parce que les discours ambiants nous font peur, et que face à la peur le théâtre nous semble être la meilleure des réponses.
Tout simplement parce que français d’origine ou pas, nous ne tolérons pas de devoir sans cesse justifier notre identité.

Le théâtre est plus que jamais notre terrain de résistance, et nous le savons il reste tant à résister.

 

Lauren Houda Hussein

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